samedi, 17 juillet 2010
L'argent et le politique sont sur un bateau. Qui tombe à l'eau ?
Avant tout, je tiens à prévenir que je ne parlerai pas ici de l'affaire Woerth-Bettencourt-Banier-de Maistre-Tout-le-reste-du-monde, la presse arrive à nous sortir tellement de choses à la fois que j'ai peur d'avoir raté un épisode. Laissons la justice et les médias s'agiter autour de ça, et creusons un peu plus.
Finalement cette affaire nous ramène à cette vieille histoire de relations incestueuses entre le politique, au service de la Nation, et l'argent, au service de lui-même et des autres quand ça l'arrange. Les bases sont posées, ou presque. Notons également que politique et argent ne sont en fin de compte qu'un moyen détourné de dire « pouvoir ». Oui, les personnalités politiques sont des personnes de pouvoir (après, le dévouement pour leur pays peut être sincère ou pas, peu importe) et les gens riches sont des gens de pouvoir (proportionnellement au poids de leur porte-monnaie et de l'épaisseur de leur chéquier). Et toutes ces personnes, consciemment ou non, ont intériorisé cette donnée. Ils savent qu'ils sont l'incarnation d'un pouvoir, et le pouvoir, ça fait appel d'air. Inévitablement, argent et politique sont voués à se rencontrer à un moment ou à un autre, parce que les deux savent qu'ils ont intérêt à des rapprochements de plus ou moins long terme. Il suffit de voir la liste, longue comme mon bras, d'affaires politico-financières en France pour s'en convaincre.
« Aux origines du mal »
S'il est évident que jusqu'à une époque assez récente de l'histoire, c'est-à-dire grossièrement jusqu'à la IIème République (1848), faire de la politique signifiait avoir de l'argent (ou inversement), ou du moins une position sociale plus qu'avantageuse, étant donné l'absence de rémunération des élus (pourtant instaurée par les assemblées révolutionnaires, mais sur laquelle la Restauration et la Monarchie de Juillet sont revenues) qui empêchait de fait les classes les plus modestes de se consacrer à ce magnifique sacerdoce qu'est la dévotion politique envers sa patrie. Ce n'est donc qu'en 1848 qu'est admis le principe d'indemnité des élus.
Quoi qu'il en soit, cette non-indemnisation de la fonction politique favorisait inévitablement une élite dotée financièrement qui pouvait se permettre d'occuper un poste sans se soucier de l'aspect pécunier de la chose, ce qui n'était bien sûr pas le cas de l'artisan ou du paysan qui ne pouvait pas s'autoriser de vivre du jour au lendemain sans aucune rentrée d'argent. Conséquence logique, les seuls dépositaires du pouvoir avaient les mains libres pour défendre leurs intérêts financiers, ce qui n'empêchera pas déjà à cette époque les scandales politico-financiers (le scandale Teste-Cubières par exemple). Finalement, la IIème République entérine l'indemnisation des députés qui permet notamment, d'après René Dosière, de « remplir la fonction de député en toute indépendance et souvent au détriment de la carrière professionnelle ». Mais le 10 décembre 1848, Napoléon le Petit est élu Président de la République et décide, trois ans plus tard, de museler l'opposition libérale au Parlement, hostile à la révision de la Constitution empêchant deux mandats successifs. Parmi ses mesures de rétorsion, la suppression de l'indemnité parlementaire, qui nous vaudra cette très belle phrase d'Alphonse Baudin : « Je vais vous montrer comment on meurt pour 25 francs. » Malgré cela, plus personne, hormis Vichy, ne touchera au principe d'indemnisation par la suite.
Revenons-en ainsi à nos moutons : cette indemnisation aura permis progressivement d'infléchir la composition de la chambre et également que l'équation argent = fonction politique ne soit plus la norme. On peut le constater en regardant le résultat des élections législatives de 1997 : très peu de patrons (35 députés sur 577) et un nombre incroyable de personnes qui, sans rétribution, n'auraient sûrement jamais franchi le pas les amenant à se présenter devant le peuple. Du coup, les représentants des grands intérêts financiers sont moins présents dans les centres névralgiques du pouvoir. De là, selon moi, la recrudescence des scandales politico-financiers.
Le pouvoir, c'est bien. En avoir plus, c'est mieux.
En effet, maintenant que l'élite financière ne se trouve plus majoritaire aux commandes de la politique de la nation, il lui faut trouver d'autres moyens d'influencer ce pouvoir qui se veut indépendant d'elle et dont ses membres sont censés être dissuadés par plusieurs garde-fous législatifs, dont la loi n°1598-2007 du 13 novembre 2007. Attention, ce n'est pas nouveau : déjà sous la Monarchie de Juillet, nous pouvons trouver des traces de ce genre de collusion malsaine (le scandale Teste-Cubières par exemple). Le problème est surtout que c'est de plus en plus fréquent, dans un siècle produisant bien plus de richesses que le précédent, et dont les enjeux économiques et financiers sont sans commune mesure avec ce qu'on pouvait constater auparavant. Soucieuses de préserver leurs intérêts, les différentes entreprises (et par entreprises, nous n'entendons globalement pas les TPE et les PME, cela va de soi), sont prêtes à verser commissions, pots-de-vin, etc. pour conquérir un marché ou bénéficier d'une législation plus souple (ce que la Banque mondiale qualifie de « grande corruption »).
D'un autre côté, il faut tenir compte du fait que l'argent fait forte impression sur nos hommes politiques, le mythe du roi Midas ne date pas d'hier. Comme si leur rémunération ne suffisait pas à certains, il leur faut accumuler encore plus, l'hybris les caractérisant réclamant encore et encore sa dose. Pourtant, et je rejoins René Dosière sur ce point, leur rémunération est confortable, sans être choquante à mon sens (si l'on excepte leur régime de retraite qui tarde à être réformé, lui). Quel besoin d'en avoir plus, hormis la volonté, consciente ou inconsciente, de se gargariser du plus de pouvoir possible ?
Et nous avons là les deux ingrédients pour un inceste parfait entre les deux mondes : l'argent est une putain qui vend ses fesses au plus offrant en terme d'intérêts, et trouve fort malheureusement toujours un client au sein du personnel politique, ours pensant qu'il pourra mettre la patte dans le pot de miel sans réveiller toute la ruche. Historiquement, nous nous souviendrons évidemment du scandale de Panamá, mais il y en a d'autres, hélas. Et cela pose de sérieux problèmes.
La loi, c'est fait pour être contourné. Et tant pis pour l'opinion publique.
Outre le problème de respect de la législation que cela implique, et sur lequel nous ne nous attarderons pas, même si j'insiste sur la gravité de la chose de ce point de vue, il y a surtout un problème de crédibilité et de légitimité du personnel politique. Il y a bien sûr des gens pour également vilipender les milieux financiers, mais je crains que ce soit aussi utile que d'attraper de l'air avec un filet à papillons : il n'y a malheureusement rien qui les empêche de recommencer plus tard. Alors on se rattrape sur la classe politique. Là encore, on passera sur les traditionnels lynchages entre camps opposés, ce n'est pas le plus intéressant, même si ça contribue à ce que nous allons voir dans la suite (ça serait de toute façon me tirer une balle dans le pied, étant donné que j'ai la faiblesse d'y participer aussi). Finalement, lorsque François Baroin accusait le PS de faire « le jeu de l'extrême-droite » dans l'affaire Woerth, il n'avait qu'à moitié tort. Prenons un peu de hauteur par rapport à l'actualité, et généralisons la chose. Les partis dit traditionnels trainent chacun leurs lots de casserolles, qui sont autant d'armes que s'envoient mutuellement à la figure les partis dans une situation telle que celle que nous vivons actuellement, ils exhument tous les cadavres possibles et exposent leurs chairs putrides sur l'agora. C'est cela faire le jeu des extrêmes. C'est donner l'occasion à ces extrêmes l'occasion d'hurler : « Tous pourris ! » Et c'est surtout donner l'occasion au peuple de penser que c'est vrai, que leurs élus ne sont que des médiocres attirés par la médiocrité du fric gagné facilement, et sûrement en défendant ses intérêts. Je veux croire les Français bien trop intelligents pour tomber dans cette facilité, mais je comprends également qu'affaire après affaire, scandale après scandale, l'idée fasse son chemin et s'insinue tel un venin, plus dangereux pour la démocratie qu'on ne le pense.
La solution ? Il n'y en a hélas pas des centaines. Il est sûrement inutile de la chercher du côté de l'argent, et surtout de ses détenteurs, le temps n'y fait rien à l'affaire... Par contre, nous pourrions être en mesure d'espérer que nos représentants fassent montre de plus de retenue devant l'argent et ne plus se comporter comme des footballeurs libidineux devant une pétasse peroxydée et refaite de haut en bas (et qui pour le coup, aligne elle aussi les gros billets). Ils ont été élus pour défendre au mieux les intérêts de la nation et du peuple français, pas pour augmenter le nombre de zéros sur leur compte en banque. Tant que certains n'auront pas intégré cette donnée, c'est toute la classe politique, qui vaut mieux que ça, qui en sortira salie.
D'ailleurs, je suppose que vous devinez aisément qui reste sur le bateau ?
Pour aller plus loin.
- « France : Les scandales politico-financiers » - Alterinfo
- « Chasse au(x) trésor(iers) politique(s) » - Slate
- « L'Affaire Woerth et la déontologie » - Slate
- « La France, ses fromages, ses vins et ses... pots-de-vin » - L'Expansion
- « Argent et politique : un mariage impossible » - Compte rendu de débat par Marie-Noëlle Gairaud-Deschamps
Crédits photo : pfala
10:36 Écrit par Rodolphe Moindreau dans Politique nationale, Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : Éric woerth, liliane bettencourt, nicolas sarkozy, françois mitterrand, jacques chirac, affaires, corruption, argent, scandale, politique, finance, indemnité |
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mercredi, 14 juillet 2010
Israël, Gaza, et la témérité de l'Amalthea
Alors que nous avons encore tous en tête l'araisonnage dramatique de la flotille Free Gaza par les forces israéliennes, et l'indignation qui s'en est suivie, la Fondation Kadhafi (créée par l'un des fils de l'actuel dictateur) a expédié un cargo, l'Almathea, dans le but de percer le blocus israélien. Comme on pouvait s'y attendre, Israël n'a évidemment pas l'intention de laisser à nouveau des civils tenter de franchir le blocus imposé au Hamas et à la bande de Gaza depuis 2007. Mais ayant probablement retenu les leçons de juin dernier, le gouvernement israélien semble vouloir jouer la diplomatie jusqu'au bout, bien qu'ayant averti que leur marine de guerre reste prête à intervenir. À côté, Ehud Barak a laissé le choix aux organisateurs de ce convoi de détourner leur route vers le port égyptien d'Al-Arich ou bien de se faire escorter par la marine israélienne d'Ashdod où, a-t-il précisé, la cargaison serait fouillée avant d'être éventuellement transférée à Gaza, une fois l'assurance qu'aucune arme ou matériau dangereux ne se trouvent à bord du cargo : « Nous conseillons aux organisateurs de cet envoi de se laisser escorter par les bateaux de la marine de guerre au port d'Ashdod ou de se rendre directement au port d'Al-Arich », « Il est possible de transférer la cargaison, une fois inspectée, après son déchargement à Ashdod, mais nous ne permettrons pas de faire entrer à Gaza des armes ou des matériaux pouvant servir à des fins militaires. » Il semble que le cargo ait choisi la seconde solution et se redirige vers Al-Arich, à en croire le site Marinetraffic : la destination indiquée est bien l'Égypte. C'est probablement la meilleure solution pour les 21 personnes à bord du navire, un responsable militaire ayant clairement indiqué que l'armée n'hésiterait pas à faire usage de la force si le besoin s'en fait ressentir. Après, nul doute que la cargaison, qu'elle soit purement humanitaire, ou bien fricotant avec la poudre, passera dans les tunnels entre l'Égypte et Gaza.
Israël tout-puissant ?
Ce qui est intéressant avec ce nouvel épisode des convois humanitaires anti-blocus, c'est que les pays ayant une dent contre Israël deviennent de plus en plus téméraires, alors que l'État hébreu est à présent soutenu du bout des lèvres par le grand frère américain et que ce dernier a d'autres préoccupations sur le plan international avec l'Iran (même si au final, tout peut être lié). Ce qui est inquiétant, c'est qu'Israël ne semble plus effrayer autant qu'avant. On a bien sûr en tête les appels à la destruction d'Israël par le sémillant Ahmadinejad, jamais en retard d'une provocation, mais à en croire l'agitation autour de l'Iran, dont même l'allié russe appelle à d'éventuelles sanctions, et à l'avancée de son programme nucléaire, Israël pourrait avoir du souci à se faire. Résister à une coalition d'armées arabes comme en 1948 ou en 1973 c'est une chose, être sous la menace constante du feu nucléaire, même si on le possède soi-même, c'en est une autre. Israël est dans une position bancale actuellement, entre ses ennemis de toujours, qui s'autorisent ce qu'ils n'auraient peut-être pas fait il y a cinq ans, et ses alliés qui prennent plus ou moins leurs distances avec un pays qui a une fâcheuse tendance aux dérapages. La seconde chose expliquant, pourquoi pas, la première. Quoi qu'il en soit, le Proche-Orient reste l'un des points chauds de la planète et Israël est au centre du maelstrom. La solution à court terme serait que les États-Unis se rapprochent à nouveau d'Israël, à la condition expresse que ses gouvernants cessent leurs surenchères de provocation dans les colonies. Sur le plus long terme, c'est l'existence même d'Israël qu'il faudra que des pays comme l'Iran acceptent enfin. De la même manière, Israël devra intégrer à un moment ou un autre l'idée d'un État palestinien. Mais cela, c'est aux peuples de décider en choisissant les leaders qui auront suffisamment de courage pour le faire.
Pour aller plus loin.
- « Un cargo serait en route pour Gaza » - Le Figaro
- « Gaza : incertitudes sur la destination du cargo lybien » - Le Figaro
- « Le cargo d'aide lybien reprend sa route vers Gaza » - Nouvelobs.com
- « Israël isolé, la Palestine souveraine » - Slate.fr
- « Israël de plus en plus isolé » - Slate.fr
Crédits photo : samqad (AT) hotmail
17:43 Écrit par Rodolphe Moindreau dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : israël, gaza, iran, États-unis, flotille, ehud, barak, free gaza, Égypte, blocus |
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02:11 Écrit par Rodolphe Moindreau dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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